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Une République étouffée par le confusionnisme islamophobe et une dérive autoritaire

lundi 23 novembre 2020 par Maxime BENATOUIL

L’horrible assassinat de l’enseignant français Samuel Paty le 16 octobre dernier par un jeune djihadiste a suscité la sidération d’un pays déjà traumatisé par les attentats de 2015. Si les mots manquaient à la plupart d’entre nous par qualifier l’inqualifiable, la garde rapprochée du Président Emmanuel Macron, elle, n’en a pas été avare. Mais loin de chercher à apaiser les tensions, elle a jeté de l’huile sur le feu en renforçant un climat de suspicion autour de l’islam de France et en jetant l’opprobre sur l’opposition de gauche radicale et le monde universitaire, les accusant d’armer intellectuellement les terroristes.

Tout au long de son quinquennat, Macron n’a eu de cesse de se sculpter l’image d’un Président fort, quitte à sacrifier au passage les libertés civiles. Il aura ainsi consacré énormément d’énergie à organiser l’impunité des forces de l’ordre, dont la violence s’est libérée dans un contexte social de plus en plus corrosif – les Gilets jaunes mutilés se comptent en effet par dizaines. Mais une étape supplémentaire a été franchie au lendemain de l’assassinat de Samuel Paty, lorsque des associations musulmanes ont été accusées sans preuve de complicité avec le terrorisme et menacées de dissolution.

L’exécutif, par l’intermédiaire du Ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, a voulu frapper vite et fort en hurlant à gorge déployée avec les loups de l’extrême-droite. Il a décidé de cibler deux groupes emblématiques de la société civile musulmane, les repeignant en « ennemis de la République » [1] : le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) et l’organisation de charité communautaire BarakaCity. S’en prendre à celles et ceux qui luttent contre l’islamophobie en France et qui apportent un soutien moral et matériel aux citoyens de confession musulmane les plus précaires, voilà le nouveau dispositif de l’anti-terrorisme ! La poignée de soutiens sur lesquels le CCIF a pu compter, notamment celui d’Amnesty International France [2] , n’aura pas suffi à prévenir l’envoi d’une notification de dissolution le 19 novembre dernier [3] . L’association antiraciste rejoint le triste sort fait à BarakaCity qui, elle, a disparu du paysage associatif dans un silence plus assourdissant encore.

Seuls les aveugles refusent de voir que ces dissolutions ne font qu’ajouter de l’eau au moulin du confusionnisme islamophobe ambiant qui tend à assimiler les djihadistes à la communauté musulmane tout entière. Et force est de constater que la gauche de transformation, à l’exception du Nouveau parti anticapitaliste (NPA), a fait preuve d’une myopie préoccupante, alors même qu’elle est elle aussi dans le viseur du gouvernement. Refuser les amalgames ne suffit plus. Il aurait fallu condamner ces attaques contre les associations musulmanes pour ce qu’elles sont : une offensive islamophobe qui menace les libertés civiles de tout un chacun.

Le camp des ennemis de l’égalité, lui, n’a pas autant de pudeur. En témoignent les attaques conjuguées du Ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer contre la France insoumise (LFI) et le monde universitaire, tous deux accusés « d’islamo-gauchisme » [4]. Forgé par l’extrême-droite et repris ad nauseam par les plus fidèles lieutenants de Macron, ce concept vide et flottant est désormais brandi pour faire taire la gauche politique et les intellectuels critiques. Réclamer l’égalité de tous les citoyens ou analyser scientifiquement les logiques des oppressions croisées (de classe, de race et de genre) reviendrait à faire le lit du djihadisme. Ce maccarthysme renouvelé n’est pas inédit. Il faisait déjà des ravages, mais dans des cercles plus confidentiels. Le voici désormais adopté au plus haut sommet de l’État dans l’espoir de réduire au silence les oppositions progressistes, tout en brossant dans le sens du poil les droites les plus radicales.

C’est dans ce contexte chargé, marqué par des violations brutales de la liberté d’association par le pouvoir exécutif, que Macron a tacitement décidé de précipiter la France dans le camp des « démocraties illibérales » d’Orban ou de Bolsonaro qu’il aime tant critiquer. Pour ce faire, il a pu compter sur le soutien sans faille d’une majorité parlementaire aux ordres qui a adopté dans la soirée du vendredi 21 novembre la Loi sur la sécurité globale, et notamment son très controversé article 24 . Ce dernier prévoit de punir « d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende » le fait de diffuser des images non floutées d’un policier ou d’un militaire. Cela vaut aussi bien pour les citoyens que pour les journalistes, invités par le Ministre de l’intérieur à se signaler à la Préfecture de police s’ils souhaitent couvrir des manifestations.

Que reste-t-il, alors, de la liberté, de l’égalité et de la fraternité ? Les valeurs républicaines, déjà bien érodées par trois décennies de recrudescence des inégalités économiques et sociales, semblent aujourd’hui plus malmenées que jamais. Les forces politiques qui s’opposent au néolibéralisme ne peuvent plus s’offrir le luxe de regarder ailleurs lorsqu’une fraction non négligeable de la communauté nationale – les musulmans – est attaquée par le pouvoir en place, ni de ne pas faire le lien entre l’islamophobie d’État et la dégradation des libertés fondamentales. L’égalité réelle de tous et la lutte contre l’autoritarisme de l’extrême-centre macroniste doivent devenir leur nouvelle boussole politique.

Maxime Benatouil
Militant antiraciste à l’Union juive française pour la paix (UJFP) et enseignant de sciences économiques et sociales.


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